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6 questions à … Florence Andreacola

Florence Andreacola est maître de conférences à l’Université Grenoble Alpes. Ses recherches portent sur la place de la culture numérique au musée et lors de l’expérience de visite. Pour y parvenir, elle utilise et interroge des techniques de recherches interdisciplinaires entre informatique, sciences des données et sciences humaines et sociales. Elle interviendra lors de la première rencontre « Musées et médiations numériques », qui aura lieu le mardi 21 septembre au Musée cantonal des Beaux-Ars de Lausanne.

 

Pouvez-vous me parler de votre parcours ?

J’ai commencé par faire un master en histoire de l’art et archéologie à l’Université de Liège, en me spécialisant en muséologie. Après mon master, j’ai voulu approfondir la question des publics et je savais qu’il y avait à Avignon un pôle de muséologie qui travaillait spécifiquement sur la réception et qui traitait l’exposition et la muséologie dans une approche communicationnelle. J’ai donc fait ma thèse avec Marie-Sylvie Poli sur les usages du numérique, par les visiteurs, dans leurs pratiques de visite. Le but n’était pas d’étudier les dispositifs numériques présents au musée, mais plutôt d’observer le comportement des visiteurs avec leurs propres outils numériques (smartphone ou appareil photo) pendant l’expérience de visite. Mais l’avant-visite m’intéressait aussi : est-ce que le visiteur va visiter le site du musée, par exemple ? Puis, après la visite, est-ce qu’il va retourner sur le site ou passer directement à autre chose ?

A cette période, j’enseignais aussi la muséologie en master. Ensuite, j’ai été recrutée à l’Université de Grenoble Alpes pour enseigner dans le cadre de la formation « Métiers du multimédia et de l’Internet » (MMI). Je me suis donc un peu éloignée du domaine culturel pour me concentrer sur la dimension numérique et communicationnelle. J’accompagne les étudiants dans l’utilisation des outils numériques, dans la construction d’une stratégie de communication, mais qui n’est pas forcément destinée à promouvoir une institution culturelle.

Vos recherches actuelles ?

Je continue à travailler sur les musées et le numérique. Après ma thèse, j’ai entamé une réflexion méthodologique sur la collecte des données que les visiteurs produisent et diffusent sur les plateformes en ligne telles que Flickr, Instagram, Facebook ou Twitter. Mon but était d’analyser les contenus et les images produites, mais il fallait d’abord lever les verrous méthodologiques.

Maintenant, j’ai résolu ces problèmes de collecte et j’ai aussi pu affiner les méthodes d’analyse. Depuis ma thèse, j’essaie donc d’associer des techniques d’analyse statistique assez poussées, des méthodes qui relèvent de l’intelligence artificielle par exemple, à des analyses sémiologiques plus classiques en communication ou en histoire de l’art.

Récemment, j’ai pu collecter un gros corpus d’images issues du confinement. Il s’agit de ces fameux montages, avec une œuvre d’art d’un côté et, de l’autre, la mise en scène de cette œuvre par un amateur. C’est une collection de plusieurs milliers d’images

J’ai un financement pour analyser ces images d’un point de vue sémiotique, sur un corpus réduit. En parallèle, je souhaite aussi construire un modèle d’analyse automatique de ces images. Notre modèle sémiotique peut-il être dupliqué ? Peut-on le faire tourner avec un outil d’apprentissage automatique ? Comment reformuler une analyse assez complexe en un algorithme nécessairement  plus simple ? Pour quel résultat ? C’est l’objectif du projet.

Quelle est la dimension la plus surprenante de vos recherches ?

Grâce au web, on est dans la tête des visiteurs ! C’est un peu caricatural, mais avant qu’internet soit démocratisé, les gens visitaient les musées, ils vivaient des émotions devant une œuvre ou pas… Mais il n’y avait aucune trace matérielle de cette expérience de visite. Et là, le fait que les visiteurs documentent par eux-mêmes leur visite, beaucoup de données sont créés sur l’activité de visite et sont matérialisées quelques part. En tant que chercheuse, je trouve formidable d’avoir accès à des aspects de la réception de la visite.

Cependant, pour avoir accès à ces données, cela se complique très vite… Elles sont en effet très dispersées : sur l’appareil de l’usager ou sur un serveur privé, par exemple. Mais elles possèdent aussi un statut différent en termes de propriété de l’information. Alors comment faire en tant que chercheuse avec une démarche éthique pour collecter ces données ? Et aussi d’un point de vue technique : comment collecter des quantités assez importantes de données pour tendre vers une forme de représentativité ? On se retrouve aussi face au problème de devoir passer par des canaux comme Instagram qui verrouillent toujours plus le téléchargement en quantité des données.

Pouvez-vous nous donner un avant-goût de votre intervention de mardi prochain ?

Tout d’abord, j’aimerais faire un tour d’horizon des différentes formes de dispositifs numériques qui habitent le musée, à la fois à l’intérieur et hors du musée, et qui participent à l’expérience de visite.

Ensuite, je souhaite revenir sur les injonctions et promesses du numérique au musée. Que nous soyons visiteur ou professionnel des musées, nous faisons face à des injonctions à pratiquer le numérique, parce que c’est là que « tout se passe »… Il y a en même temps beaucoup de promesses qui accompagnent le numérique. Donc nous sommes pris entre ces deux feux, tout en sachant que tout n’est pas « numérisable », qu’un musée « tout numérique » n’est pas forcément enviable.

J’envisage aussi d’aborder la dimension stratégique de la mise en place d’un projet numérique dans une institution muséale, en se concentrant sur les contenus. Il y a une méthode sur laquelle je souhaite m’attarder, la stratégie du storytelling transmédia, qui est d’ailleurs déjà pratiquée dans les musées. En effet, la conception d’une exposition implique toujours une construction d’un récit multi-supports. On le développe pour l’expo, mais il y a aussi un catalogue, des conférences, etc. Ce format existe donc déjà dans les musées. Avec la théorisation du modèle de communication transmédia, il est possible de le pousser un peu plus loin, et de mieux le coordonner, en intégrant un peu plus efficacement le numérique.

Enfin, j’aimerais parler des modèles de pilotage et de développement d’un projet numérique. Comment va-t-on organiser le musée, l’architecture de l’information au sein de son institution ? Quels outils peuvent être utilisés ou déployés sur son site pour permettre une gestion de projet intégrée ou, au contraire, une gestion silotée par métier ? On touche ici à la question de l’évaluation. Comment analyser les données numérisées ?

J’aimerais terminer en évoquant l’impact du statut du musée sur ses modèles de gestion : dans quelle mesure un musée est-il libre d’implémenter un modèle de gestion intégré en fonction de sa tutelle, ou de son indépendance de gestion ?

Une recommandation de livre pour notre communauté ? Un compte twitter à suivre ? Une ressource numérique ?

  • L’ouvrage le plus stimulant que j’ai lu dernièrement :

Winkin (Yves). 2020. Ré-inventer les musées ? Paris : MkF éditions (Les Essais médiatiques). Suivi d’un dialogue sur le musée numérique avec Milad Doueihi.

Réinventer les musées ? En apparence, tout va bien : il n’y a jamais eu autant de musées en France et jamais autant de monde dans les musées. Mais quelques grands musées ne cachent-ils pas la forêt ? Des musées uniquement fréquentés par des groupes scolaires ou du troisième âge ; se reposant sur leurs collections sans se poser trop de questions ?

La mission récente du Ministère de la Culture « Musées du XXIe siècle » offrait de multiples pistes d’action sans épuiser le sujet. Yves Winkin propose ici de prolonger cette réflexion en croisant son expérience d’anthropologue de la communication et de directeur de musée pour proposer une autre approche, fondée sur l’invention de nouveaux rituels – autant de cérémonies publiques pour faire entrer les musées dans le XXIe siècle.

À travers 12 rituels concrets, l’auteur nous invite à repenser le rôle des musées dans notre société.

  • Instagram:

Margaux Brugvin, une instagrammeuse féministe qui publie chaque mois des Reels. Elle présente une artiste femme méconnue, ou une exposition dont elle nous fait la visite. Un relai précieux pour parler des expositions.

Pour finir, voudriez-vous partager quelques-unes de vos publications ?

Andreacola, F. (dir.), Doueihi, M. (cont.). 2020. « Musées et mondes numériques », Culture & Musées, 35.

https://journals.openedition.org/culturemusees/4353

 

Andreacola, F. 2020. « Une nuée de musées numériques individuels et fragmentés ». La lettre de l’OCIM, 189.

https://fr.calameo.com/read/005777060b3354a7710fb

 

Andreacola, F. (2020). « Renouveler l’analyse de l’expérience culturelle des visiteurs de musées grâce à l’intelligence artificielle ? » In M.-S. Poli, Chercheurs à l’écoute. Méthodes qualitatives pour saisir les effets d’une expérience culturelle. Québec : PUQ.

https://www.puq.ca/catalogue/livres/chercheurs-ecoute-3815.html